Faceless

L’écrivain Jean-Marie Gourio relate une photographie entrevue dans un hebdomadaire  : “Deux femmes marchent dans la rue. Celle de droite porte le niqab, qui la couvre entièrement pour ne laisser qu’une petite fente pour les yeux. Pas de visage. Celle de gauche porte le voile, son visage est libre mais flouté par la rédaction. Pas de visage. Une loi cultuelle d’oppression de la personne à droite. Une loi républicaine de protection de la personne à gauche. Résultat  : deux visages disparus.”
Quelques jours plus tard, je lis une chronique de Michel Serres  : “Sans visage, pas de contrat social” (1). Il y explique le rôle pacificateur et apaisant de la reconnaissance d’autrui par le visage. Avancer à visage découvert annonçant l’état de droit et la civilisation, alors que le visage masqué promet le désordre et la violence. Pour Michel Serres, être sans visage, c’est être “un fantôme, sans responsabilité ni sécurité. Le visage est le fondement de la société civile.”
Faceless est évidemment une réflexion sur l’identité, tant on connaît les liens étroits qui associent visage et identité  : les photos d’identité ne cadrent que le visage de la personne  ! De multiples interrogations nous traversent  : quelle identité peuvent avoir les jumeaux alors qu’ils ont le même visage  ? Que penser de la réussite de la greffe de visage sur une femme ayant dramatiquement perdu le sien. Le visage d’une autre étant dorénavant devenu “son” visage  ? Comment comprendre que les personnes qui attaquent en justice les photographes pour enregistrement de leur image soient aussi celles qui diffusent largement leur visage sur les sites de réseaux sociaux  ?
En ce début de XXIe siècle, les enjeux environnementaux, énergétiques, technologiques ou géostratégiques nous mettent au pied du mur et nous imposent des choix à faire. Voir les choses en face, ou rester aveugle, dans le déni. En ce moment critique, l’humanité semble avoir fait le choix de se voiler la face.
Au delà des aspects sociétaux, rappelons qu’étymologiquement visage vient de visu et vis-à-vis (face à face). Voir et visage ont donc la même origine. Ce qui permet de voir est fait pour être vu. Ainsi, se voiler la face c’est s’empêcher de voir, alors que porter le voile c’est empêcher d’être vu. Ce jeu sémantique pose la question du rapport entre photographie et visage, autrement dit le portrait. Peut-on faire le portrait d’une société qui n’aurait pas, ou qui n’aurait plus de visage  ?

(1) Libération du 19 mars 2010

Voir les photos

Chronique d’un confinement

Les confinements des printemps et automne 2020 ont été une expérience inédite. En tant que photographe, je me suis demandé comment utiliser ce temps-mort imposé. Il me fallait que ce temps ne soit pas perdu, évanoui.
Je décide alors de réaliser une photographie par jour dans le cadre des contraintes gouvernementales, d’abord dans l’espace intime de la maison, puis dans le périmètre autorisé des 1 km autour du lieu d’habitation.
Ces photographies n’ont aucune prétention, sinon capter l’instant, dompter l’angoisse de la maladie, saisir l’exotisme dans la banalité des lieux, du quotidien, des habitudes… Révéler la poésie des objets personnels, de l’ordonnancement des jardins, des maisons du quartier, des paysages de proximité…
En un mot, garder l’œil ouvert, malgré tout.

Voir les photos

Il fait déjà jour…

On a demandé un jour à un enfant quel était d’après lui l’astre le plus important, la Lune ou bien le Soleil.
L’enfant réfléchit quelques secondes et répond : la Lune.
Ah bon, et pourquoi ?
Ben parce que la nuit, elle te permet de voir et de distinguer les choses ; en revanche, le Soleil, il sert à rien puisqu’il fait déjà jour !

Cette petite anecdote illustre bien le propos tenu par Fabrice Picard dans sa série Il fait déjà jour… Si le rôle du photographe est de voir, il lui faut aussi “savoir voir” dans le sens de distinguer, de détacher de la masse visible ce qui passerait inaperçu par désintérêt, ou désinvolture.
Ces photographies, morceaux de temps découpés dans l’espace, n’informent en rien, ne donnent aucune vérité sinon que la poésie, l’intrigue et accessoirement la beauté, nous englobent constamment, de jour comme de nuit.

Voir les photos